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TRIBUNAL des LIVRES / LA REINE MORTE de MONTHERLANT

Publié le par annepaingault

                                      Inès, la "reine morte" de Coimbra

LE MONDE | Par Raphaëlle Rérolle

A quoi ressemblait-elle, Inès de Castro ? Belle, sans doute, et dotée d'un "col de cygne" ; ardente, à coup sûr, et issue d'une grande famille castillane ; mais encore ? L'histoire n'a pas gardé d'image de la maîtresse du futur roi Pedro Ier du Portugal, assassinée en 1355 à Coimbra. C'est donc la légende, toujours flamboyante, qui s'est emparée de cet amour illégitime, violent, trempé dans la trahison, le sang et, finalement, la vengeance. La légende qui, comme chacun sait, se nourrit du désir de ceux qui l'écoutent, mais aussi des lieux où déambulèrent ses protagonistes, pour peu qu'ils aient résisté au passage du temps.

A Coimbra, où vécut la belle qui inspira sa Reine morte à Henry de Montherlant, c'est sur la rive gauche du Mondego, face à l'université baroque dont s'enorgueillit la cité, que l'on peut apercevoir les reliefs de cette liaison tumultueuse. Et qu'importent les emballements de la mémoire collective ! Dans cette ville où l'on ne compte pas les snacks et boulangeries affublés du nom des amants mythiques, la promenade dans les pas d'Inès et de Pedro garde un mystère et un romantisme incomparables.

Elle commence, cette balade, dans le jardin d'un palais du XVIIIe siècle devenu hôtel, la Quinta das Lagrimas. En portugais, le mot lagrima signifie "larme", les pleurs d'Inès ayant donné leur nom à l'endroit. Tout au fond du parc, non loin d'une source pieusement recouverte d'un drôle de petit édifice, façon sanctuaire, jaillit la "fontaine des larmes", près de laquelle se rencontraient les amants. Et si l'eau qui s'écoule prend là des teintes rougeâtres, n'allez pas croire que la couleur naturelle des pierres y est pour quelque chose. Car c'est de sang qu'il s'agit, raconte-t-on, et quoi de plus logique ? Tout, dans cette histoire, n'est-il pas baigné de sang et de larmes ?

A l'origine, pourtant, l'amour est la composante principale de cet épisode qui mobilise l'imagination des poètes : la passion folle de l'infant Pedro, fils du roi Alphonse IV, pour une très jeune cousine de sa femme. Inès de Castro, venue au Portugall dans la suite de la future reine, deviendra la maîtresse de Pedro, en dépit de l'opprobre et des tentatives de l'épouse légitime pour les séparer.

Pour communiquer, dit-on, les amants utilisaient le cours d'un petit canal (devenu le "canal des amours"), qui reliait la "source des larmes" au couvent voisin. Sur les eaux ténues de cette rigole, qui se perd entre les buis et les fougères, l'infant faisait naviguer des bateaux de bois chargés de billets doux. A l'époque, le canal approvisionnait en eau potable le couvent voisin de Santa Clara, où Inès avait trouvé refuge. Un ensemble monumental, édifié au début du XIVe siècle par une autre figure tutélaire de Coimbra, la reine sainte Isabelle (qu'on fête une fois tous les deux ans, dans un tourbillon de musique et de déguisements), et dont il ne reste aujourd'hui que l'église.

Or ce beau bâtiment, qui combine les styles gothique et roman, est une sorte de miraculé de l'histoire : jusqu'en 1996, date à laquelle elle fut sauvée de la noyade par une formidable entreprise archéologique, l'église de Santa Clara n'était visible que de loin.

Car l'eau n'a pas tardé à menacer ce couvent de clarisses, qui abritait le tombeau de la fondatrice. Dès la fin du XIV e siècle, les flots du Mondego s'infiltraient dans les soubassements, chassant progressivement les religieuses. Les sédiments ont conservé les ossements, mais aussi mille objets que les archéologues ont exhumés : bijoux, vaisselle, couronne dentaire, semelles... L'église, dans laquelle on ne pouvait entrer qu'en barque jusqu'en 1996, se visite désormais à pied sec.

C'est dans un palais situé en bordure de ce couvent qu'Inès de Castro fut décapitée sur ordre du père de son amant. Une muraille percée de deux fenêtres en ogive, quelques colonnes fracturées, des arbres qui poussent en travers des pierres, voilà tout ce qui reste. Et il faut, là encore, imaginer les derniers instants de cette femme de 34 ans, tuée en l'absence de son amant. Exaspéré par l'influence de la famille castillane d'Inès sur son fils, Alphonse IV avait réuni des séides au château de Montemor-o-Velho, dont les donjons austères se dressent encore, à quelques kilomètres de Coimbra. De là partirent les assassins, dont le geste suscita la fureur de l'infant. Ivre de rage, il entra en guerre contre son père et se vengea cruellement des meurtriers. Quant à la femme de son coeur, il lui offrit une sépulture à la hauteur de son amour... et de sa fureur.

Devenu roi, il fit transporter sa dépouille dans le monastère d'Alcobaça, au centre du Portugal, où un gisant splendide fut installé sous les voûtes. Mieux : dans un délire vengeur, celui qu'on appela par la suite "le Cruel" obligea sa cour à se déplacer pour baiser la main d'un cadavre vieux de plusieurs années. Aujourd'hui, plus de six siècles après, la belle Inès repose toujours dans son cercueil ouvragé, soutenu par des griffons de pierre. Certains, dit-on, possèdent un visage humain qui serait celui de ses assassins.


 

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Olympia 30/05/2014 20:27

La pièce de théâtre est magistrale. Merci pour ces informations complémentaires