Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LIVRE : HISTOIRE DE LA LAIDEUR....Réflexions HIDA

Publié le par annepaingault

La laideur en cadeau

Merci à Caroline Montpetit pout cet article très intéressant Jérôme Bosch, Le Portement de Croix. Musée des beaux-arts de Gand
"Jérôme Bosch, Le Portement de Croix. Musée des beaux-arts de Gand
Au Moyen Âge, la laideur des femmes, pour ne parler que d'elles, était souvent symbolisée par la vieillesse. Dans Les Secrets des femmes, du Pseudo-Albert le Grand, le regard des vieilles femmes, que la rétention du sang menstruel rend mortifère, empoisonne les enfants dans leur berceau. À la Renaissance, la laideur féminine devient plutôt un divertissement burlesque. Un Rocco dira que, chez les femmes, la laideur est un «écrin d'honnêteté, remède de luxure, occasion d'équité et de justice», puisque, comme le rapporte Umberto Eco dans la passionnante Histoire de la laideur, qui vient de paraître chez Flammarion Québec, «seules les laides ne causent ni désir ni tourments chez les amants et ne sont pas lascives comme les belles».

À l'âge du maniérisme et du baroque, on ne craint plus de louer les traits jugés irréguliers chez la femme. Et les imperfections féminines sont peu à peu perçues comme des éléments d'attraction. Montaigne écrit un éloge des femmes boiteuses et on trouve dans la poésie des louanges de la naine, de la bègue, de la bossue, de la loucheuse, de la grêlée, de la peau pâle, des cheveux foncés. Au cours du dernier siècle, le laid reprend une place de choix dans l'art avant-gardiste, et Karl Jung écrit en 1932 que la laideur de l'époque était le signe avant-coureur de grandes transformations à venir.

C'est ce fabuleux voyage aux confins du conformisme que l'érudit Umberto Eco propose avec cette Histoire de la laideur, après avoir publié, en 2004, une Histoire de la beauté dans le même format.

Si, au IVe siècle avant Jésus-Christ, en Grèce, un sculpteur nommé Polyclète a créé une statue qu'il appela Le Canon, qui représentait, pour les mortels de l'époque, toutes les règles des proportions idéales, la laideur demeure un concept changeant selon les périodes, variable, parfois difficile à saisir. Les sorcières de Macbeth ne disaient-elles pas que «le laid est beau et que le beau est laid», et le grand Darwin lui-même avait constaté que «ce qui provoque le dégoût dans une culture ne le provoque pas dans une autre». Au Moyen Âge, Jacques de Vitry postulait que les Cyclopes eux-mêmes s'étonneraient de ceux qui ont deux yeux, tandis que Voltaire posait que l'idéal de beauté pour le crapaud est sûrement une crapaude «avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun».

Loin d'être le simple envers de la beauté, la laideur est souvent identifiée à la dégénérescence, l'épuisement, la lourdeur, la fatigue, la contrainte, «avant tout l'odeur, la couleur, la forme de la décomposition, de la putréfaction», écrivait Nietzsche dans Le Crépuscule des idoles. On la retrouve aussi dans la disproportion, dans la démesure. Et, au fil des siècles, elle n'a cessé d'être présente dans l'art, comme partie intégrante de l'humanité.

Découvrir l'horreur


De chapitre en chapitre, Eco nous invite à redécouvrir l'horreur dans la mort, dans la douleur du Christ, mais aussi dans les prodiges et les monstres, dans les fêtes carnavalesques, dans la caricature, dans le grotesque et l'obscène, dans le satanisme. Il traque sa présence dans la philosophie, dans la poésie, dans les robots de métal de l'ère industrielle, dans le kitsch, dans le camp, jusqu'aux nez et aux lèvres percés des membres du mouvement punk, qui rappellent ceux des persécuteurs de Jésus, peints par Jérôme Bosch, au début du XVIe siècle.

Les notions de beauté et de laideur ont aussi leur paradoxe. Dans la société occidentale, l'être humain se trouve mal à l'aise devant tout ce qui concerne le sexe et les excréments. Et Freud observait que «les organes génitaux en eux-mêmes, dont la vue est toujours excitante, ne sont pourtant presque jamais considérés comme beaux». Cet embarras s'exprime par la pudeur, créant du coup l'obscénité.

Aujourd'hui, à la télévision, «nous voyons les images de populations dont les enfants meurent de faim, petits squelettes au ventre gonflé, de pays où les femmes sont violées par les envahisseurs, d'autres où les corps humains sont torturés, et sans cesse nous reviennent à l'esprit les visions pas très lointaines d'autres squelettes vivants sur le point d'entrer dans une chambre à gaz», écrit Eco. Ces images provoquent en nous le dégoût, l'épouvante, la répulsion, «même si on les accepte avec le fatalisme de celui qui croit que la vie n'est rien d'autre que le récit d'un idiot, plein de bruit et de fureur». Voilà pourquoi, conclut Eco, l'art, qui «sépare l'obscène du laid», est revenu avec tant d'insistance sur la laideur, nous rappelant sans appel qu'«il est en ce monde quelque chose d'irréductiblement et tristement mauvais».

"Ainsi la beauté ne suffirait-elle pas à sauver le monde. Et elle ne serait d'ailleurs rien sans le laid, comme le notait Eco dans l'Histoire de la beauté, qui est d'ailleurs aussi proposé chez Flammarion en coffret avec l'Histoire de la laideur. Citant La Summa, attribuée à Alexandre de Halès, il écrit dans ce livre que «l'univers créé est un tout qui doit être apprécié dans son ensemble, où les ombres contribuent à faire mieux resplendir les lumières, et où même ce qui peut être jugé comme laid en soi peut être beau dans le cadre de l'ordre général. C'est l'ordre dans son ensemble qui est beau, et ce point de vue rachète aussi la monstruosité qui contribue à l'équilibre d'un tel ordre».

Reste que, dans cet univers écartelé entre les extrêmes, c'est la dégénérescence et la putréfaction qui attendent tout un chacun au terme de l'existence, annulant du coup, et de façon impitoyable, l'extrême vanité de l'individu".
"
***

Histoire de la laideur

Sous la direction d'Umberto Eco

Traduit de l'italien par Myriem Bouzaher

Flammarion Québec

Montréal, 2007, 458 pages

 

 

Histoire de la beauté

Sous la direction d'Umberto Eco

Traduit de l'italien par Myriem Bouzaher

Flammarion Québec

Montréal, 2004, 442 pages

Commenter cet article