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L'AMOUR DE LOIN d' AMIN MAALOUF

Publié le par annepaingault

 

Jaufré Rudel, prince de Blaye et seigneur de Bergerac, fut l'un des premiers troubadours célèbres et l'un des inventeur de l'amour courtois occitan. Ses poèmes mélancoliques chantent le recherche d'un amour idéal, d'une femme étrangère dont on tombe amoureux sans même l'avoir vue.

Au XIIe siècle, lassé de sa vie de plaisirs,il s'embarque pour l'Orient. Ne lui a-t-on pas dit qu'à Tripoli vit la femme qui incarne son idéal d'un amour pur ?  

Hélas, Jaufré, frappé par la maladie, n'arrivera que pour mourir dans les bras de celle qui, avertie de son entreprise, a senti toute la beauté de cet amour de loin…

De cette magnifique légende d'amour et de mort, où l'Occident chrétien et l'Orient mystique mêlent leurs rêves, Amin Maalouf, le romancier du Rocher de Tanios, prix Goncourt 1993, donne ici une nouvelle variation, dans une langue lyrique aux résonances toutes modernes. (FNAC)  

                          La mort de Jaufré Rudel

                  dans les bras de Hodierne de Jérusalem

  Pour être un peu plus précise

Jaufré Rudel (1130-1170) SEIGNEUR DE BLAYE

 est un troubadour aquitain de langue d’oc. Surnommé le prince de Blaye, ville dont il fut le seigneur ; il prit part à la deuxième croisade (v. 1147-1149).
Selon la légende, il aurait entendu parler de la princesse de Tripoli, et en serait tombé amoureux. Puis, au cours de la deuxième croisade, il serait mort dans ses bras.
Il écrivit des chansons d’amour où il chante « l’amour lointain », c’est-à-dire l’amour impossible et sans espoir, en célébrant peut-être la comtesse Hodierne de Tripoli, une dame bien née et inaccessible. Il semble qu’il soit effectivement tombé amoureux d’une dame établie en Orient et que, pour des raisons matérielles ou psychologiques, cet amour soit resté un amour de loin (« amor de lonh »).

      Amour en terre lointaine  

       Voici la traduction de ce  chants de Jaufré Rudel.  

  Amour en terre lointaine,
Pour vous mon cœur est en peine
Et je ne connais aucun remède,
Sauf ma réponse à l’appel
De l’irrésistible et doux amour
En verger ou sous courtine
Avec la compagne désirée.

Ce sera bien joyeux, quand je lui demanderais,
Pour l’amour de Dieu, l’hébergement de loin.
S’il lui plaît, je logerais
Prés d’elle, bien que de loin.
Ainsi se fait l’échange,
L’amant de loin si proche,
En finesse, jouit de tout son plaisir!

En rage et triste, je m’éloignerai
Si je ne le trouve pas, cet amour de loin.
J’ignore quand je le verrai.
Nos terres sont trop lointaines.
Il y a tant de passes et de chemins
Et je ne suis pas devin.
Enfin, que tout soit comme il lui plaît!

 

Pour revenir au livre d'Amin Maalouf ( 2001) voilà ce que l'on peut lire sur la 4ème de couverture

bibliotheca amour de loin

"Au XIIe siècle, an Aquitaine, Jaufré Rudel, troubadour et Prince de Blaye, se lasse de son état et de la vie de plaisirs menée par les jeunes de son rang. Il rêve d'une femme sublime, différente. Ses compagnons se moquent de lui en disant qu'une telle personne n'existe pas. Mais un pèlerin, de retour des Terres Saintes, lui affirme qu'il a rencontré outre-mer une femme qui correspond parfaitement aux attentes du jeune troubadour. A partir de ce moment Jaufré Rudel ne cessera de penser à cette belle et lointaine inconnue. Le pèlerin retournera outre-mer et dira à la belle, comtesse de Tripoli, qu'un jeune troubadour qui ne la connaît pas est follement amoureux d'elle".

L'Amour de loin n'est pas un roman, mais un livret d'opéra pour l'opéra en cinq actes de la compositrice finlandaise Kaika Saariaho.

Mais peu importe la forme utilisée, Amin Maalouf réussit ici un admirable conte sur l'amour pur, passionné et intense. Un amour majestueux et fou qui ne peut hélas connaître autre qu'une fin tragique.

Amin Maalouf nous raconte cette histoire tel un conteur oriental, un troubadour qui comme le pèlerin, parcourt le monde pour propager ce message d'amour. Il réussit parfaitement à faire vivre ces sentiments forts dans cette courte histoire.

Il est à noter que ce mythe de l'amour lointain a déjà souvent ét repris dans la littérature, comme par exemple dans La Princesse lointaine (1895) d'Edmond Rostand.

Pour ce qui est de l'opéra , il a été créé pour la première fois en août 2000 à Salzbourg, et repris en novembre 2001 au Théâtre du Châtelet en France. Amin Maalouf et Kaika Saariho recollaboreront ensemble en 2004 pour un opéra intitulé Adriana Mater.( Biblioteca)

 

EXTRAIT :

C'était à Tripoli, près de la Citadelle. Elle passait dans la rue pour se rendre à l'église, et soudain il n'y avait plus qu'elle... Les conversations sont tombées, les regards se sont tous envolés vers elle comme des papillons aux ailes poudreuses qui viennent d'apercevoir la lumière.

Elle-même marchait sans regarder personne, ses yeux traînaient à terre devant elle comme à l'arrière traînait sa robe. Belle sans l'arrogance de la beauté, noble sans l'arrogance de la noblesse, pieuse sans l'arrogance de la piété...

JAUFRE : ( demeure un moment sans voix, et quand il parle à nouveau, c'est seulement pour dire ) :

Parle-moi encore, l'ami,

Parle-moi,

Parle-moi d'elle...

LE PELERIN :

Que veux-tu que je dise ?

Je t'ai déjà tout dit,

Nous étions près de la Citadelle,

C'était le dimanche de Pâques,

Elle s'appelle ...

JAUFRE :

Non, attends, ne me dis pas son nom !

Pas encore !

Dis-moi d'abord quelle couleur ont ses yeux .

LE PELERIN  ( pris de cours ) :

Ses yeux ... Ses yeux ...

Je ne l'ai pas observée d'assez près ...

JAUFRE  ( regardant la mer )

Ses yeux ont la couleur de la mer lorsque le soleil vient juste de se lever, et que l'on regarde vers le couchant les ténèbres qui s'éloignent...

LE PELERIN ( cherchant à le ramener sur terre )

Jaufré, mon ami ...

LES COMPAGNONS :

Jaufré, Jaufré Rudel,

Ta barque s'éloigne du rivage

Ton esprit dérive...

( Mais le troubadour, tout à son rêve, ne les écoute pas .)

JAUFRE :

Et ses cheveux ?

( Cette fois encore, le pèlerin fait mine de protester, mais Jaufré enchaîne, sans même avoir repris son souffle .)

JAUFRE ( avec conviction ) :

Ses cheveux sont si noirs et soyeux que la nuit on ne les voit plus, on les entend seulement comme un murmure de feuillages...

LE PELERIN ( ne songeant plus à le contredire )  :

Sans doute ...

JAUFRE :

Et ses mains, ses mains lisses, s'écoulent comme l'eau vive

Je les recueille dans mes paumes ouvertes et je me penche au-dessus d'elles

Comme au-dessus d'une fontaine pour boire les yeux fermés...

( Pendant que Jaufré parle ainsi à lui-même, et se construit une amante imaginaire, son visiteur, désemparé, se retire sur la pointe des pieds. Les compagnons aussi se sont éclipsés.)

JAUFRE ( seul, grattant parfois son luth ) :

Et ses lèvres sont une autre source fraîche,

Qui sourit et murmure les mots qui réconfortent

Et qui s'offre à l'amant assoiffé ...

Et son corsage ...

Dis-moi, l'ami, comment était-elle habillée ?

( Constatant que le Pèlerin est sorti, il demeure silencieux un long moment, au cours duquel il passe de l'exaltation à la mélancolie. Puis il reprend son monologue .)

Qu'as-tu fait de moi, Pèlerin ?

Tu m'as fait entrevoir la source à laquelle je ne boirai jamais,

Jamais la dame lointaine ne sera à moi, mais je suis à elle, pour toujours, et je ne connaîtrai plus aucune autre.

Pèlerin, qu'as-tu fait de moi ?

Tu m'as donné le goût de la source lointaine

A laquelle jamais jamais

Je ne pourrai me désaltérer.

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