Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LIRE les Natures mortes ...les vanités article de David Bally

Publié le par annepaingault

Autoportrait avec symboles de vanité, 1651 / Leyde, Stedelijk Museum De Lakenhal

Autoportrait avec symboles de vanité, 1651 / Leyde, Stedelijk Museum De Lakenhal

"De tous les genres de la peinture, la nature morte est le seul dont l’image peut offrir autant d’interprétations

Parce qu’elle est composée d’objets, porteurs de sens symboliques ou non, elle est le vecteur idéal du message.


Des codes sont à l’œuvre dans la plupart des natures mortes. Les vanités ont porté ce principe à son paroxysme puisque aucun objet ne s’y produit « gratuitement ». Le plus souvent parfaitement compréhensible aux spectateurs de l’époque, familiers des symboles religieux ou moraux en usage, ce langage a cessé de nous être accessible. La nature morte est donc aujourd’hui deux fois morte : par son objet, inanimé, et par son sens, introuvable ou dont nous sommes tout à fait inconscients.
Au cœur des natures mortes des XVe et XVIe siècles, les objets sont autorisés à figurer parce qu’ils sont porteurs d’un autre sens que celui de leur matérialité quotidienne. La symbolique religieuse parcourt tout un éventail, du séculier au mystique. Le décor qui figure en arrière-plan d’un saint – Saint Éloi orfèvre, de Petrus Christus, 1449 – n’est pas purement décoratif : les bijoux, coraux précieux, aiguières ciselées sont les attributs qui révèlent le patron des orfèvres. Ailleurs, la serviette figure la pureté, la fontaine, la virginité, le livre ouvert, la piété. Dans les pures scènes de piété, les fleurs, fruits et autres objets sont autant de références à la Bible, à la liturgie, à la prière :

  • la pomme renvoie à Adam et au péché originel,

  • les cerises au Paradis,

  • le raisin à l’incarnation du Sauveur et au mystère de l’Eucharistie,

  • le calice de vin au sang versé par le Christ ;

  • la noix est la chair tendre de Jésus sur le bois de la Croix,

  • le citron, l’amertume de la Chute.

Les fleurs aussi ont leur traduction :

  • le lys signifie la pureté, l’ancolie, la présence du Saint-Esprit,

  • l’iris, la douleur,

  • l’œillet, par homonymie (carnatio), l’incarnation du Christ.

La symbolique morale triomphe dans les vanités dont la composition forme un message.
 

Une catégorie originale

On donne le nom de vanité à une catégorie particulière de la nature morte qui associe des symboles du temps, de la brièveté de la vie, de la mort, aux objets de l’activité humaine. Ce genre de représentation a des origines anciennes puisqu’on retrouve à Pompéi une mosaïque montrant un crâne entouré des attributs du mendiant et du roi, souligné d’une sentence : « La mort égalise tout. » Elle connaît son apogée en 1620-1630, notamment à Leyde, en Hollande, dans le milieu très calviniste de l’université, pour s’étendre ensuite à toute l’Europe de la Contre-Réforme. Elle est l’expression picturale de l’esprit baroque qui a marqué le XVIIe siècle. On retrouve ce Memento mori – « Souviens-toi que tu vas mourir » – dans l’iconographie de saint Jérôme, méditant dans sa cellule entouré de livres, d’un sablier, d’une bougie et d’un crâne.
On distingue diverses catégories d’objets symbolisant tour à tour :
 

  • la corruption de toute matière : la mouche, qui précède le ver de la pourriture, et les petits insectes d’une manière générale ; les pétales fanés ; les fruits abîmés ; les pierres lézardées ou les rebords de coupelles ébréchés ; les cordes rompues ;

  • la fuite du temps : le chronomètre ou la montre, la bougie consumée, le sablier, le crâne ou le squelette, la lampe à huile ;

  • la fragilité de la vie : crânes, bougies éteintes, fleurs fanées, miroirs, instruments de musique, fumée, bulle de savon, chenille, papillon (qui est aussi symbole de l’âme), verre brisé ou renversé ; objets en déséquilibre ;

  • la vanité des biens de ce monde : étoffes précieuses, coquillages, bijoux, pièces de monnaie, armes, couronnes et sceptres (richesse et pouvoir), livres, instruments scientifiques, bustes antiques ou tout objet d’art (connaissance), verres et vin, pipes, instruments de musique, cartes à jouer, dés (plaisirs) ;

  • la vérité de la résurrection et de la vie éternelle : épis de blé, couronnes de laurier, citations des Écritures ou des stoïciens qui soulignent l’inutilité des biens de ce monde sous forme de sentences : Vanitas vanitatum et omnia vanitas (« Vanité des vanités, tout est vanité »), « Toutes choses ont leur temps », « Sorti nu du ventre de sa mère, il s’en retournera de même, et n’emportera rien avec lui du fruit de son labeur ».

La symbolique des objets s’interprète différemment selon le contexte, un peu comme dans les arts divinatoires, et rend la lecture des vanités parfois complexe. Par exemple ici un crâne signifie la fragilité humaine, là il évoque l’immortalité. Ailleurs, les livres symbolisent la vanité de toutes connaissances, ou se réfèrent aux textes sacrés ou encore érigent le savoir en valeur positive. Cette « nature morte moralisée », si elle a eu ses ténors aux Pays-Bas – 

David Bailly

Commenter cet article