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La civilisation, ma Mère !... Driss Chraïbi

Publié le par annepaingault

Driss Chraibi

Driss Chraibi

La civilisation, ma Mère !... Driss Chraïbi
La civilisation, ma Mère !... Driss Chraïbi
La civilisation, ma Mère !... Driss Chraïbi

"Deux fils racontent leur mère, à laquelle ils vouent un merveilleux amour. Le plus jeune d'abord, dans le Maroc des années 30. Menue, fragile, gardienne des traditions, elle est saisie dans des gestes ancestraux, et vit à un rythme lent, fœtal. Radio, cinéma, fer à repasser, téléphone deviennent des objets magiques, prétextes d'un haut comique. Puis Nagib, le frère aîné, prend le relais. Durant les années de guerre, la mère s'intéresse au conflit, adhère aux mouvements de libération des femmes et, globalement, de son peuple et du Tiers Monde. Elle en est même le chantre. Elle sait conduire, s'habille à l'européenne, réussit tous ses examens. Elle est toujours semblable : simple et pure, drôle, et toujours tendre." ( Folio )

EXTRAIT :

Le téléphone.
"En 1940, quand on nous installa le téléphone, j’ai tenté de parler à ma mère de Graham Bell et des faisceaux hertziens. Elle avait sa logique-à elle-diluante comme le rire peut diluer l’angoisse.
-Comment ? Je suis plus âgée que toi. C’est moi qui t’ai enfanté, et non le contraire, il me semble. Un fil , c’est un fil. Et un arbre égale un arbre, il n’y a pas de différence entre eux. Tu ne vas pas me dire que ce fil s’appelle Monsieur Kteu, que cet autre s’appelle fer à repasser, et celui-ci monsieur Bell ? Simplement parce qu’ils sont de couleurs différentes ? A ce compte-là, il y aurait trois génies dans la maison ? Et plusieurs espèces humaines sur la terre ? C’est ça qu’on t’apprend à l’école ?
Je me contentai donc de lui expliquer le mode d’emploi. Elle dit : « Allons-y », souleva le cornet acoustique, le porta à l’oreille, tourna la manivelle du téléphone de toutes ses forces, il y eut un chuintement. Une voix de fer-blanc parvint jusqu’à moi, après avoir fait sursauter ma mère :
-Allô, ici le central. Quel numéro désirez-vous ?
-Le salut de Dieu soit avec toi, mon fils, dit maman. C’est la voix de la poste ?
-Oui, c’est le central.
-C’est la poste ?
-C’est ça , c’est le central. J’écoute.
-Je voudrais la poste.
-Vous avez le central.
-J’ai demandé la poste.
-C’est la même chose.
-Ah !
-Quel numéro désirez-vous ?
-Fès.
-Ne quittez pas.
Elle ne quitta pas, me rassurant d’un large sourire :
-C’est loin Fès. A dix jours de cheval, au moins. Mais le génie galope comme le vent, tu vas voir. Les distances ne lui font pas peur… Trois minutes et il y sera… Qu’est-ce que je te disais ? Allô ! je suis à Fès ?
-Cabine de Fès. J’écoute.
-Allô, Meryem ? Tu as changé de voix…
-Qui demandez-vous ? J’écoute.
-moi aussi.
-Comment ?
-J’écoute, moi aussi. C’est toi, Meryem ?
-Vous avez demandé Fès ?
-Oui.
-Quel numéro ?
-Écoute, ma fille, et tâche de comprendre. Voilà : je voudrai parler à ma cousine. Je ne l’ai pas vu depuis quinze ans.
-Quel numéro ? Elle est abonnée ?
-Alors, je ne sais pas.
-Il me faut un numéro.
-Écoute, ma fille, je vais t’expliquer, ouvre bien tes oreilles et je prierai pour toi. Ma cousine s’appelle Meryem. Elle a des yeux verts comme l’herbe du pâturage, la peau blanche comme du lait…
-Allô ! Allô !... Écoutez-moi…
Et elle obtint sa cousine un quart d’heure plus tard, lui parla comme seule ma mère pouvait le faire, sans aucune notion de temps.
Elle téléphona jusqu’à la nuit tombante.
De temps à autre, régulièrement, comme un refrain aigu, s’élevait la voix de la téléphoniste :
-Vous avez terminé ?
-Comment ? Non, je n’ai pas terminé. Tu m’interromps tout le temps.
-Mais , madame , vous avez la ligne depuis plus de deux heures. Ça va vous coûter une fortune.
-Quoi ? Quoi ? Parce qu’il faut te payer pour que je parle.
Mon père paya la communication. Il régla sans y faire allusion toutes celles que maman obtint par la suite."

 

Magnifique prologue

"Le prologue :

« Voilà le paradis où je vivais autrefois : mer et montagne. Il y a de cela toute une vie. Avant la science, avant la civilisation et la conscience. Et peut-être y retournerai-je pour mourir en paix, un jour…
Voilà le paradis où nous vivions autrefois : arbre de roc, la montagne plongeant abruptes ses racines dans les entrailles de la mer. La terre entière, humanité comprise, prenant source de vie dans l’eau. L’Océan montant à l’assaut du ciel le long de la falaise et, jusqu’aux cimes, le long des cèdres hérissés.
Un cheval blanc court et s’ébroue sur la plage. Mon cheval. Deux mouettes s’enlacent dans le ciel. Une vague vient du fond du passé et, lente, dandinante, puissante, déferle. Explose et fait exploser les souvenirs comme autant de bulles d’écume.
Souffrance et amertume d’avoir tant lutté pour presque rien : pour être et pour avoir, faire et parfaire une existence – tout, oui, tout est annihilé par la voix de la mer. Seule subsiste la gigantesque mélancolie de l’autrefois, quant tout était à recommencer, tout à espérer. Naissance à soi et au monde.
Une autre vague vient par-dessus la première et fulgure. Etincelle e ruisselle d’une vie nouvelle. Sans nombre, débordant par-delà le rives du temps, de l’éternité à l’éternité d’autres naissent et meurent, se couvrant et se renouvellent, ajoutant leur à la vie. D’aussi loi qu’on les entende, toutes ont la même voix,, répètent le même mot : paix, paix, paix… »

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